Les Sables-d’Olonne Vendée Globe 2024. Questions-Réponses Philippe Jeantot : un document exceptionnel Samedi 2 novembre 2024 Philippe Jeantot - Je ne suis pas revenu aux Sables-d'Olonne depuis 2003, cela fait 21 ans. Ça a beaucoup changé ; et quand on voit tous ces bateaux (Imoca) au ponton, c'est impresionnant ; je suis très surpris. - En 2003, j'avais envie de tourner la page, de démarrer une nouvelle vie. J'ai cherché un pays où vivre avec mon bateau, dans des conditions favorables, en vivant à l'année sur mon bateau. Et il n'y a pas beaucoup d'endroits possibles. Je voulais éviter les cyclones ou les tornades. Aux Antilles, c'est impossible pendant 3 ou 4 mois dans l'année où on peut craindre un cyclone qui briserait le bateau. Je suis donc en Thaïlande, c'est une nouvelle vie. - Je vis simplement : la mer, le bateau, les plongées, les copains. Je suis parfaitement heureux. - L'impression d'être oublié ? : Ce n'est pas important. Ce que j'ai fais - la création du Vendée Globe - je l'ai fais pour moi, en fait. J'ai créé le Vendée Globe pour y participer ! C'est malgré moi que je l'ai organisé et que j'ai continué à l'organiser. - Non, je n'ai pas de regrets. Aujourd'hui, je n'aurais pas aimé être organisateur ; ce n'était pas mon métier. A l'époque, cela n'avait pas la même grandeur. J'ai été l'organisateur durant 4 éditions, et après j'ai tourné la page. - Au début, ce n'était pas une (course du type du) Vendée Globe qui était prévu ; c'était un défi entre 3 copains qui s'étaient promis de faire un tour du monde en solitaire et sans escales, un peu dans l'esprit de Moitessier. - Mais il n'y avait pas d'argent, pas de médias, pas d'organisation. Ensuite l'idée a germé, et plein de coureurs (skippers) ont voulu se greffer sur le projet. Au début, j'ai dit non et puis après j'ai fini par dire oui. De 3 copains, on s'est retrouvé à 13 concurrents. Et là, je suis devenu organisateur malgré moi car on m'avait dit que si cette course partait de France, il faudrait (obligatoirement) de la sécurité, un PC Course etc... - Mais avec quel argent ? Il n'y en avait pas. J'étais copain avec le maire des Sables-d'Olonne d'alors, Louis Guédon. Je savais qu'il allait nous accueillir sur les pontons pendant plusieurs mois gratuitement. J'avais donc dit aux copains : on se retrouve aux Sables-d'Olonne. - Mais il n'y avait rien. Il a donc fallu que je cherche des sponsors pour financer l'opération. J'étais coureur, je construisais mon bateau, et je suis aussi devenu organisateur. J'y ai passé énormément de temps. Et c'est ça qui m'a handicapé dans ce 1er Vendée Globe car je n'ai pas pu m'entraîner et préparer mon bateau comme j'aurais voulu le faire. Je passais beaucoup de temps à Paris pour trouver des sponsors afin de pouvoir financer ce que l'on me demandait : PC Course, personnel au PC, balises Argos, communications etc... Tout cela n'était pas prévu au départ ! - Et pour ce départ (1989), on partait dans l'inconnu. Les 13 marins qui sont partis étaient cependant des marins très expérimentés qui avaient déjà fait des tours du monde en solitaire ou en équipage, sur des bateaux qui à l'époque étaient révolutionnaires. Mais aujourd'hui (en comparaison avec les Imoca actuels), ils paraissent comme des "reliques". L'évolution en 20 ou 30 ans est extraordinaire ! On est passé de 250 milles par jour à 500 milles ; la vitesse a doublé en l'espace de 30 ans ! - Tous les 4 ans, j'avais un oeil sur le Vendée Globe mais là où j'habite, il n'y a pas la couverture médiatique qu'il y a en France. Je ne regarde pas la télévision, je n'écoute pas la radio. Les journaux sont écrits en Thaï que je n'arrive pas à lire. J'avais quelques infos mais je n'ai pas suivi au quotidien. - Les nouveaux Imoca ? : Je n'ai pas navigué dessus mais d'après ce que je sais, c'est très violent ; les skippers sont sanglés et portent des casques. A mon époque, on était loin de ça. Nous, on passait plus de temps à l'extérieur qu'à l'intérieur de l'habitacle ! - Evolution technologique : C'est l'ordre des choses, dans la vie on modifie, on fait des progrès, on découvre certaines choses, on apprend du passé ; donc ça va plus vite, ça va plus loin, ça va plus haut... - Vous connaissez les skippers de cette édition ? Certains sont très jeunes : Non c'est vrai je ne les connais pas, uniquement Jean Le Cam. Je suis content pour eux, ils vont vivre une expérience extraordinaire même si les conditions ont changé, même si les bateaux sont devenus beaucoup plus violents, brutaux. Jean Le Cam a fait des choix autres que ceux d'autres skippers, il n'est pas parti sur le choix de mettre des foils pour son bateau ; on verra à l'arrivée... - Quel message voulez vous transmettre aux 40 skippers ? : Qu'ils franchissent la ligne d'arrivée ! En tant que coureur, organisateur pour le 1er Vendée Globe lorsqu'on est parti les bateaux accompagnateurs nous ont suivi pendant 5 ou 10 milles au large et ont fait demi-tour. Ce jour-là, il y avait un vent d'Est glacial. On me l'a dit après, il y avait un silence de mort lors du départ et tous les gens se disaient : "Combien vont revenir?". Pour eux, on partait au suicide, cette course n'avait jamais été faite (NDLR : sans escales) ; il y avait 13 concurrents au départ, et les gens disaient : "Est-ce qu'il y en a au moins un qui va revenir?". - Votre retour aux Sables ? : C'est de l'émotion, ça me fait très plaisir. Je suis très ému et heureux. je remercie monsieur le maire qui a pris cette initiative. - Toutes les histoires en Vendée, elles sont oubliées maintenant ? (NDLR : contentieux au sein du Vendée Globe en 2023) : Oui, c'est oublié, j'ai la mémoire courte, ce qui s'est passé il y a 20 ans... il est passé beaucoup d'eau sous les ponts depuis et j'ai oublié ! On parle d'autres choses, aujourd'hui on parle des 40 bateaux qui sont là, qui vont partir faire le Vendée Globe. - Y a-t-il un skipper que vous aimeriez voir remporter le Vendée Globe ? : Je ne les connais pas (NDLR : à part Jean Le Cam qu'il connaît). Ah Jean Le Cam évidemment ; après 6 Vendée Globe s'il finissait premier ce serait une consécration. Jean Le Cam, je l'ai eu comme équipier sur "Crédit Agricole II". je le connais bien, je l'ai connu de près, un mec que j'ai apprécié. Effectivement, si lui gagnait le Vendée Globe ce serait pour lui extraordinaire. - Victoire : Avec l'argent qui est en cause, la victoire devient un objectif. Quand on faisait le BOC Challenge, Robin Knox-Johnston disait : "Tous les skippers qui passent la ligne d'arrivée sont des vainqueurs", et moi c'est ce que je pense ! - 3 étapes : Une course comme le Vendée Globe, il y a trois étapes, même si c'est une course sans escales : * 1) - Amener un bateau sur la ligne de départ ; beaucoup de gens ne se rendent pas compte de ce que ça représente : trouver un sponsor, construire un bateau, le mettre au point, le règler. C'est déjà une première victoire. * 2) - Ensuite, faire le tour du monde, franchir la ligne d'arrivée : 2ème victoire. Pour tous les concurrents, du 1er au dernier ! * 3) - Evidemment, arriver en 1er c'est la cerise sur le gâteau. Il n'y en a qu'un de premier, mais tous les autres ont quand même gagné les deux autres étapes : amener un bateau et terminer la course. C'est quand même (déjà) pas mal ! (Recueilli aux Sables-d'Olonne, le 2 novembre 2024). Philippe Brossard-Lotz Le Reporter sablais