Seita par Raymond Hains

L’Art aux Sables d’Olonne – Des milliers d’yeux fascinés découvrent Un autre Oeil: une exposition remarquable proposée par le MASC

 


 

 

Exposition Un autre d’oeil, d’Apollinaire à aujourd’hui

 

 

Dans un monde où l’on veut tout opposer, dans lequel les différences sont montées au pinacle, Daniel Abadie – commissaire de l’exposition – s’est appuyé sur une logique différente: faire ressortir ce qui pouvait rapprocher des artistes ayant influencé différents courants de l’art et mouvements artistiques de ces cent dernières années.
Dans la multitude et la richesse de l’expression artistique d’une si longue période, il fallait au moins l’oeil exercé de Daniel Abadie pour mettre en scène ce panorama d’oeuvres si diverses et si semblables à la fois, ces cent cinquante oeuvres, peintures et sculptures, dont la réunion relève déjà de l’exploit, certaines étant très rarement proposées au grand public.
L’exposition « Un autre oeil, d’Apollinaire à aujourd’hui » est une invitation à découvrir avec un autre regard les oeuvres réunies et présentées par Daniel Abadie.

La richesse de cette exposition, on la doit à cet homme qui a traversé des décennies de création artistique et a côtoyé les plus grands artistes.
Alors, pour mieux comprendre la subtilité et la richesse de cette exposition, nous nous sommes penchés sur l’homme qui avait pris du temps – mais un temps nécessaire – afin de la mettre en place, Daniel Abadie.


Conservateur de Musées et Historien de l’art

Né en 1945, Daniel Abadie est historien d’art mais fut aussi directeur conservateur de grands musées. A ce titre, il a organisé et présenté comme Commissaire des expositions remarquables par les oeuvres proposées, mais aussi remarquées grâce à des artistes de renom. En 1969, il entre au Centre national des arts plastiques (CNAC) où il travaille à la préfiguration du futur Centre Georges Pompidou, qui ouvrira en janvier 1977.
Daniel Abadie fut le Conservateur de ce Musée National d’Art Moderne à son ouverture puis fut directeur de la Galerie nationale du Jeu de Paume à Paris pendant 10 ans de 1994 à 2004

 

Georges Pompidou et la modernité

Parmi les plus fameuses expositions dont Daniel Abadie sera le Conservateur, on peut noter:
– au Centre Georges-Pompidou: Paris-New York en 1977 ; Dali en 1979 ; Jackson Pollock en 1982 ; Les Années 50 en 1982, Jean Dubuffet (rétrospective qui a marqué, en septembre 2001, au Centre Georges Pompidou le centenaire de la naissance de Jean Dubuffet).
– au Jeu de Paume: Alechinsky, toiles, grès et porcelaines, 1995, Gérard Singer, 1995, César en 1997 (voir la vidéo ci-dessous), Georges Pompidou et la Modernité, 1999, Magritte, 2003.
– au Musée de Bruges: exposition Fabienne Verdier en 2013.

On peut voir dans ce petit film, Daniel Abadie intervenir à propos de la rétrospective César en 1997. Une vidéo dans laquelle le célèbre sculpteur, au milieu de ses autoportraits, évoque sa passion pour la ferraille et explique la genèse de cet intérêt ayant conduit à la réalisation de ses fameuses compressions.

 

 

Daniel Abadie a transmis aussi ses connaissances sur l’art en enseignant dans des écoles prestigieuses comme HEC (1978-84), La Sorbonne (1985), l’ESAG (1969-73) et l’ULB Bruxelles (1991-2009).

Il est l’auteur de riches monographies, exhaustives, sur de nombreux grands artistes et l’art contemporain.

 

Un beau cadeau au Musée des Sables d’Olonne

Quand on sait que Daniel Abadie a orchestré des centaines d’expositions artistiques – dont 160 durant les dix années passées au Jeu de Paume – on peut aisément avancer que c’est un très beau cadeau qu’il a fait au Musée de l’Abbaye Sainte-Croix (Masc) des Sables d’Olonne en l’intégrant dans la liste des trois musées pour l’exposition « Un autre Oeil, d’Apollinaire à aujourd’hui. »
La raison, il l’a exposée devant le public venu lors du vernissage.

Exposition Jean Hélion au Grand Palais – 1970-71

« Si cette exposition a lieu ici, c’est aussi parce que cette ville a pour moi une résonance très particulière. (…) après que soit créé ce Musée, avec le premier Conservateur nous avons organisé une exposition de l’oeuvre de Hélion, une exposition qui fut ensuite itinérante dans toute la France avant qu’elle prenne sa place au Grand Palais. Après ce directeur, j’en ai vu beaucoup avec lesquels j’ai eu des discussions souvent assez grandes. Un certain nombre des artistes qui ont été montré ici l’ont été dans un rapport (confiant) d’échange (entre musées) avec les Conservateurs de l’époque. C’est parce que j’ai gardé un souvenir chaleureux de ce lieu que, quand Dunkerque m’a proposé de faire une exposition sur « ma manière de lire la peinture » (…), en raison du travail que ça représente (…) je me suis dis mais (pourquoi) seulement à Dunkerque? C’est peut-être dommage de ne pas faire circuler (cette exposition). J’ai alors proposer à deux musées, celui d’Issoudun parce que j’avais aussi fait des expositions avec eux et parce que j’appréciais leur manière (de travailler) et ici (aux Sables d’Olonne) parce que justement j’avais l’impression de renouer avec mes débuts. Et c’était un peu l’esprit de cette exposition: comment on voit lorsque l’on est à ses débuts et que ce qui vous intéresse alors est la réalité de la peinture et pas encore le nom des artistes. C’est encore vivre la peinture et j’espère que ce soir vous aurez ce sentiment là. »

(NDLR: Le Musée de l’Abbaye Ste-Croix Les Sables d’Olonne fut créé en 1964, le premier futur conservateur, recruté pour lancer le Musée, étant le préhistorien et géographe Pierre-René Chaigneau. Jean Hélion fut l’invité du Musée de l’Abbaye Ste-Croix, sans doute en 1969. L’exposition au Grand Palais, du 11 décembre 1970 au 1er février 1971, avait pour titre « Jean Hélion – Cent tableaux 1928 – 1970. »
Elle fut suivie par une exposition itinérante durant les années 70 dans toute la France: «40 ans de dessins 1930-1970» organisée par le Centre national d’art contemporain de Paris. Le Musée de l’Abbaye Ste-Croix a accueilli cette exposition en 1977
).

En vidéo ci-dessous Daniel Abadie. A droite, on aperçoit la Conservatrice en chef du Musée, Gaëlle Rageot-Deshayes, et à gauche le maire de la ville, Yannick Moreau.

 

 

Les présentations étant faites, venons-en à l’exposition.
Voici la présentation officielle qui en est faite:

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150 tableaux ou oeuvres… dont les choix relèvent forcément d’une approche personnelle marquée par des décennies au contact des plus grands artistes.
Ce qui fait aussi le charme de cette exposition c’est, certes, sa variété et sa qualité mais le fait aussi que le Commissaire ait connu personnellement tous les artistes dont les oeuvres la composent.
Un joli panorama du 20ème siècle pour lequel les choix ont dû être cornéliens…

Sonia Delaunay © Le Reporter sablais

Gaëlle-Rageot-Deshayes nous explique que l’exposition commence avec des oeuvres « qui évoquent les premières avant-gardes, le cubisme, l’orphisme avec Sonia Delaunay » (NDLR:  l’orphisme, 1912-20, fait référence au poème Orphée d’Apollinaire), et donc « la figure du critique d’art et avant tout poète Guillaume Apollinaire. »
« Et, ajoute-t-elle, elle s’achève au 21ème siècle avec, par exemple, les traces invisibles de Bernard Moninot ou les amples gestes de Fabienne Verdier qui ne sont pas très ancrés dans notre contemporanéité. »
« De grands noms, des oeuvres de grands musées, c’est vraiment une exposition qui permet de faire un parcours dans l’histoire de l’art » précise-t-elle aussi.

Georges Mathieu © Le Reporter sablais

Une exposition au parcours structuré
En parcourant les salles du Musée de l’Abbaye Ste-Croix, il ne faut surtout pas croire que les tableaux et sculptures de l’exposition ont été positionnées chronologiquement ou en fonction de la taille des oeuvres.
Chaque place a sa raison d’être dans ce parcours rétrospectif car Daniel Abadie a fait le choix de rapprocher physiquement des oeuvres – qui paraissent très opposées sur le plan pictural – car il leurs trouvaient des similitudes, des rapprochements. Et même des filiations. Un vrai paradoxe…
Une lecture que seul un oeil exercé peut proposer mais qui peut s’entendre. D’autres considéreront, sans doute, que ces rencontres improbables sont plus qu’inattendues.
Avec comme objectif de renouveler notre vision de la peinture, notre regard sur les différents mouvements artistiques contemporains.
« L’idée de cette exposition, nous explique-t-il, est de montrer qu’en fait c’est une chose beaucoup plus souple qu’on ne l’imagine, qu’il y a des dizaines de sensibilités tout à fait différentes, et donc qu’il faut regarder les tableaux en fonction de ce qui vous concerne, et de ce que vous pouvez aimer. »

Le Scorpion par César © Le Reporter sablais

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Le panorama propose 46 artistes et 150 oeuvres, parfois inédites:
Pierre Alechinsky – Arman – Bernard Aubertin – Pierrette Bloch – Camille Bryen – Marcelle Cahn – César – Gaston Chaissac – Olivier Debré – Daniel Dezeuze – Jean Dewasne – Jean Dubuffet – François Dufresne – Erró – Jean Fautrier – Raymond Hains – Hans Hartung – Jean Hélion – Christian Jaccard – Asger Jorn – Charles Lapicque – Jean Le Gac – Alberto Magnelli – Pavel Mansouroff – Georges Mathieu – Jean Messagier – Jean-Michel Meurice – Bernard Moninot – François Morellet – Bernard Pagès – Jean-Pierre Péricaud – Germaine Richier – François Rouan – Antonio Segui – Jesús Rafael Soto – Pierre Soulages – Daniel Spoerri – Peter Stämpfli – Sophie Taueber-Arp – Jean Tinguely – Gérard Titus-Carmel – Vladimir Velickovic – Fabienne Verdier – Claude Viallat – Jacques de la Villeglé – Zao Wou-Ki.

Daniel Abadie fait fi de leurs contradictions en cherchant à mettre en valeur leurs liens. Au fil des évolutions, des recherches picturales, chaque génération d’artistes n’est que la résultante de la matrice des prédécesseurs, que ce soit en poursuivant un mouvement, une recherche, ou en résistant et réagissant à son influence.
Daniel Abadie explique qu’alors qu’il se trouvait en 1991 à l’Albright-Knox Museum de Buffalo (États-Unis), lui est venue une réflexion inhabituelle alors qu’il faisait face à trois peintures juxtaposées, réalisées par Vassily Kandinsky, Fernand Léger et Robert Delaunay.
Des oeuvres qu’il considérait comme fondamentalement différentes. Et pourtant il retrouve des similarités dans ces trois oeuvres qui ont été toutes les trois réalisées la même année, en 1913. Il comprend alors que les trois artistes ont répondu, chacun à sa manière, aux interrogations laissées par les générations précédentes. Et c’est cette leçon tirée des prédécesseurs qui lie les peintres d’une même génération, qui relie des mouvements apparemment incompatibles. Et qui révèle des inspirations et influences proches.
On pourrait ainsi trouver des similitudes, des conversations, des résonances visuelles entre des mouvements aussi divers au premier abord que sont l’Abstraction, le Cubisme, l’Expressionnisme ou le Surréalisme.

Daniel Abadie et Jean-François Dejean, maire-adjoint chargé de la Culture © Le Reporter sablais

 

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Contradictions et similitudes
C’est au sein de cinq salles principales portant de nom de cinq grand thèmes que l’exposition propose un dialogue entre ces œuvres à l’apparente contradiction avec pour objectif  de nous faire entrevoir l’histoire de l’art, non comme des mouvements artistiques qui se succèdent et/ou s’opposent mais comme des constructions inventives qui empruntent aux générations précédentes:
– Abstrait et/ou concret: plutôt que d’illustrer leurs sentiments, certains artistes les ont exprimés par le biais de l’abstraction (Hans Hartung, Zao Wou-Ki). On découvre aussi le mariage entre l’abstrait et le concret: ainsi Georges Mathieu a beau utiliser une construction géométrique (« en 3 coups de pinceau, un fond noir, un carré rouge, une trace blanche » nous dit Daniel Abadie) on y voit encore la trace concrète d’une barque. Et les vagues noires de Hans Hartung ou la tempête de Jean Messagier (Manège de Juin) n’ont pas totalement abandonné leur expression figurative. Difficile de ne pas voir un lien avec le Walking / Painting in Blue de Fabienne Verdier.

 

Antonio Segui © Le Reporter sablais

– Se figurer une autre réalité: il s’agit de s’affranchir des conventions et d’une réalité classique afin de représenter la figure humaine d’une toute autre manière comme ont pu le faire Gaston Chaissac (un des piliers du Musée de l’Abbaye Ste-Croix), Antonio Segui et Jean Dubuffet. On pourra, en matière de portraits, porter une attention particulière aux têtes de cadavres saisissantes de Vladimir Velickovic.
– Minuscule/majuscule: avec ce thème on touche à l’art graphique avec des artistes qui ont ausculté l’infiniment grand et l’infiniment petit, le majuscule et le minuscule. Bernard Moninot et Jean le Gac ont été inspirés par l’univers créé par ce rapport entre deux extrêmes.
– La peinture par principe: certains artistes ont critiqué la conception romantique de l’oeuvre et se sont donc attachés à sa simple matérialité comme le geste technique, la toile, le chassis porteur, la technique de représentation, avec pour seul objectif de ne laisser transparaître que la peinture elle-même. On inscrira dans cette optique les artistes Daniel Dezeuze, Bernard Pagès et Claude Viallat.
– Le poids du monde: la création est ici imprégnée par le réel, par le monde avoisinant et son poids, l’influence de la modernité. On utilise divers matériaux, assemblés, découpés, compressés …..
Des pots d’échappements et des tiges permettent à César de créer le Scorpion. Les autres artistes présentés qui ont participé à cette vogue sont: Arman, Bernard Aubertin, Daniel Spoerri, Jacques de la Villeglé.

 

Fabienne Verdier © Le Reporter sablais

 

 

Raymond Hains – « Seita » © Le Reporter sablais

 

 

Daniel Abadie

Daniel Abadie, après avoir expliqué sa démarche, fait un tour d’horizon des oeuvres présentées. Après des explications sur Soulages, il en vient à Georges Mathieu et à sa simplicité absolue: en trois coups de pinceau, capable de réaliser 24 tableaux en trois jours. Il rappelle la raison d’être de cette exposition, les résonances et ressemblances qui peuvent parfois ne tenir qu’à des pigments: « les mêmes couleurs de vert ou de rouge qui vont alors créer une relation visuelle. »
Dans une autre salle, il décrit le lien infinitésimal provenant du choix fait par certains artistes de s’appuyer sur les formes géométriques avec la volonté de simplification du dessin, quand d’autres s’en écartent. Il considère aussi comme un coup de génie l’utilisation par Hans Hartung des matériaux les plus invraisemblables pour peindre comme des branchages d’arbres.
Il en vient à d’autres artistes qui, comme Jean Hélion, furent réputés pour leurs abstractions mais ont repris l’idée de peindre « avec des images » quand Jean Dubuffet, lui, récusait la peinture figurative.
Daniel Abadie affirme l’influence – pour ne pas dire plus – de Chaissac sur Dubuffet et retrace les rapports complexes noués entre la peinture de ces deux artistes.

 

Pierre Aleschinky © Le Reporter sablais

Le grand tableau de Pierre Alechinsky impressionne. Un vrai chef d’oeuvre, créé sans même que l’artiste ne réalise une esquisse au dessin. Il ne fut pas présenté pendant longtemps car l’un coup de pinceau ne plaisait pas à l’artiste…
D’autres artistes, nous dit Daniel Abadie, veulent – comme par contre-coup – travailler à partir de la réalité directe comme Raymond Hains avec « Seita ». Des artistes (néoréalistes) utilisèrent aussi des images d’affiches déchirées, une forme de peinture sans peinture….On crée ainsi une forme de mémoire.
Soto étonne avec son « Grand Blanc », un assemblage de fils métalliques et de nylon.
L’argentin Seguin marque les esprits avec la représentation de la junte de son pays: « L’ordre dans le parc. »
Quant à Pierre Soulages, il peint déjà en 1963 avec de larges bandes de peinture noire qui contrastent dans un certain équilibre avec le rayonnement du blanc.
Arman, lui, réalise des oeuvres en accumulant des objets très simples, et allie parfois art et humour comme cette oeuvre réalisée avec des couteaux, « Pour Fakir ».
« Dans une autre galaxie » oeuvre réalisée lorsqu’il était aux Etats-Unis, et « Conséquences » avec des moulins à café, ou comment le quotidien est transformé en art.

Daniel Dezeuze © Le Reporter sablais

Le réel d’Arman et de César: « L’un accumule quand l’autre compresse…. Toute leur vie, ils ont en eu des rapports amicaux entre eux, mais d’expérience différente. J’ai trouvé normal de les présenter à nouveau ensemble maintenant que l’un et l’autre ne sont plus là pour se disputer » indique Daniel Abadie.

Les liens, même les plus ténus et les moins perceptibles, sont bien le fil rouge de cette exposition magnifique, à découvrir au plus vite.
(jusqu’au 12 janvier 2020).

Philippe Brossard-Lotz
Le Reporter sablais

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