Mandryka

Abracadabulles : l’interview choc de Mandryka, fondateur de l’Echo des Savanes




Nikita Mandryka, a 75 ans. Il est né en 1940 à Bizerte (Tunisie) – originaire d’une famille russe dont l’escadre débarqua à Bizerte au moment de la révolution russe – puis part faire ses études secondaires en France et rentre à l’Institut des Hautes Etudes cinématographiques (IDHEC) devenue l’École nationale supérieure des métiers de l’image et du son.  Malgré son diplôme, il s’oriente vers le dessin.
Il était présent dans le cadre du 17ème Festival Abracadabulles à Olonne-sur-Mer programmé les 10 et 11 septembre 2016. Une occasion unique d’interviewer ce dessinateur qui a révolutionné la BD et qui vit actuellement, modestement, à Genève.

Le personnage est simple, on le dit très gentil ; il se prête facilement à notre demande de quelques photos. Mais le paraître semble être le cadet de ses soucis : il est habillé très modestement, ne cherche pas les effets et encore moins les effets de manche. L’oeil est terne lorsqu’il parle mais très lumineux dès qu’il sourit, l’esprit est vif. Les échanges commencent : le discours est réfléchi, peut-être trop, le rendant très militant et manquant peut-être un peu de naturel, mixant philosophie et politique. Tout n’est que messages avec une obsession, l’ordre politique du monde et les désirs des hommes.

Face à un monument de la BD !
Mandryka publie des BD d’abord chez les célèbres Editions Vaillant. Influencé par la série BD  « Le Copyright » parue en 1952 et 53, Mandryka lancera sa BD avec un légume faisant un peu idiot : un Concombre pour changer des habituels animaux et qui deviendra mythique dans la BD ; et il sera masqué comme le fut Zorro, un personnage qu’affectionne Mandryka. C’est ainsi que commencent « Les aventures potagères du Concombre masqué » qui connurent un grand succès dans PIF à partir du 1er avril 1965 (« Le Joumal de Pif » chez Vaillant).

Les Aventures potagères du Concombre masqué

Les Aventures potagères du Concombre masqué

Puis en 1967, c’est l’arrivée chez Pilote dirigé par l’incontournable René Goscinny (Astérix) et Jean-Michel Charlier. Non conformiste, avec les dessinateurs les plus brillants, Pilote connaît un succès presque invraisemblable pour un journal de BD : 200.000 exemplaires hebdomadaires !

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Mais cinq ans après, Mandryka quitte Pilote à la suite du refus de certains sujets par Goscinny, notamment une BD sur le bouddhisme et une « Histoire sans Titre » du Concombre.
Avec Gotlib et Brétécher, et ayant toujours rêver de monter son propre journal, il fonde alors L’Echo des Savanes en 1972 – révolutionnant ici la BD pour jeunes adultes – qu’il quittera en 1979  car il n’est pas d’accord avec la politique éditoriale de Gotlib qui voulait l’axer sur le porno, le scato et la violence. Le journal tire à environ 120.000 exemplaires.
Il deviendra, après Wolinski et Wilhem, rédacteur en chef de Charlie mensuel d’avril 1982 (n°1 de la nouvelle édition) à juillet 1983 puis Directeur de la rédaction de Pilote à partir de 1984.
Un vrai monument de la BD !

Peu au fait de l’histoire de la BD et de sa sociologie – j’en suis resté à Boule & Bill, Astérix, Lucky Luke, Gaston Lagaffe avec un intérêt renouvelé grâce à Alban Dmerlu… – je me risque à demander à Mandryka ce qu’il devient depuis Les Aventures du Concombre masqué, une histoire mêlant humour, dérision et absurde.
Mandryka: « On vit dans une hallucination collective » me dit-il , ajoutant « Je suis arrivé au bord de la vérité suprême. »
Le Reporter sablais: « Qu’avez-vous découvert? »
Mandryka: « Aucun de tous les fantasmes espérés ne sont réalisables, donc il n’y a rien. Tout n’est qu’illusion, il n’y a rien de ce que tu supputes. »
« Le bouddhisme et le Tao ont raison » assène-t-il.

Depuis les années 70, Mandryka est passionné par le bouddhisme et l’indépendance d’esprit qu’il représente. Et dans son oeuvre, il met en exergue le souci d’indépendance, le refus des idéologies dominantes, quelles qu’elles soient, capitaliste, de gauche ou communiste, et même féministe.
Mandryka: « Je suis contre toute idéologie dominante y compris féministe. L’idée qui veut que la différence entre l’homme et la femme doit être abolie est stupide. Mais dès qu’on s’attaque au féminisme, on essaye de nous faire passer pour misogyne ; on ne peut plus penser différemment! »

Et après son affirmation que tout n’est qu’illusion, il s’en prend aux médias :
Mandryka: « Toutes les jouissances et les biens ne sont que des illusions des médias » précise-t-il. « Les politiques nous manipulent par l’intermédiaire des médias. Or les médias occultent le rôle premier de l’information, le fait de former l’esprit. »

J’essaye vainement de réorienter Mandryka sur ce qu’il fait désormais dans le monde de la BD.
Le Reporter sablais : Que faites-vous actuellement ? Vous avez des projets de nouvelles BD ?
Mandryka: « Je ne sais pas ce que je deviens, certainement ‘un manque à être’ . Etre c’est un vide, je suis vide et en création permanente de quelque chose. Ce que je serai est imprévisible. »
Il essaye ensuite de m’emmener sur les chemins tortueux de l’histoire religieuse, cite Dieu, Yahvé, Moïse et mentionne le Sinaï et affirme « Regardez dans la Bible qui nous gouverne, qu’on le veuille ou non! » Il en vient à l’idéal de ce que doit être l’être humain. Mes souvenirs du catéchisme étant très lointains, j’évite de répliquer…

Eidtions Alain Beaulet

Eidtions Alain Beaulet

Il finit par donner quelques détails sur ses activités récentes, un site internet et de la réédition d’anciennes BD sous forme de « Petits Carnets » édités à 1000 exemplaires chez l’éditeur Alain Beaulet, et cela depuis deux ans. Sept sont déjà sortis. Et aussi une réédition de Les Aventures potagères du Concombre masqué chez Mosquito, diffusé par Dargaud. Il s’agit d’une réédition en fac-similé à l’italienne de l’aventure publiée alors par Pif en 1971. « Ça marche bien, » assure-t-il.

L’utopie de toute une jeunesse qui rêvait de vivre en marge de la société de consommation est toujours présente dans son esprit mais il n’est pas pour la jouissance à tout va issue de l’idée de mai 68. Et le refus du capitalisme et de ses déviances reste l’une de ses préoccupations majeures.
Mandryka: « On te définit comme un être consommateur. Moi, je refuse ! Je veux seulement être moi! Etre soi, c’est déjà un idéal formidable! »
Le Reporter sablais: « L’idéal se trouve souvent confronté aux aspects financiers. Comment vivez-vous aujourd’hui? »
Mandryka: « Mes premiers albums ont bien marché mais pas les suivants. Sans doute un effet de mode. Alors Dargaud a arrêté, déçu par des ventes en baisse. Ils n’obéissent qu’à la gestion chez Dargaud. J’ai dit à mon interlocuteur : C’est toi qui te ferait virer si tu m’éditais !  C’est le système qui veut ça, je suis dans un système où l’art est devenu une marchandise, depuis la Révolution française. Je suis désormais exclu du marché de l’art pour non-rentabilité! »

L'Intégrale de Mandrika chez Dargaud

L’Intégrale de Mandrika chez Dargaud

Il ajoute beaucoup plus précis: « J’ai une petite retraite d’environ 800€ plus les quelques ventes actuelles des rééditions et des « Petits Carnets » ainsi que des droits sur les anciens albums comme l’Intégrale (NDLR : L’Intégrale des années Pilote du Concombre masqué édité chez Dargaud) qui continue à bien se vendre chez Dargaud. J’ai un peu plus de 200€ pour vivre après avoir réglé ma location. »
Quand je parais étonné de ces sommes pour un auteur qui a été en plus Rédacteur en chef ou Directeur de Rédaction de Pilote et Charlie mensuel, il répond :
Mandryka: « Et encore, j’ai de la chance car quand j’ai commencé chez Vaillant on n’avait rien, pas de retraite pas de sécu. Heureusement, avec la revue L’Echo des Savanes puis les éditeurs, on a pu être considéré comme journaliste avec la Carte de Presse, des piges et salaires permettant d’accumuler des points de retraite. »
Et il ajoute :
Mandryka: « J’arrive à vivre car je consomme peu. Je me refuse d’ailleurs à rentrer dans ce système capitaliste de la consommation à outrance. »

On n’est plus très loin du rejet de la société et de la thèse selon laquelle l’homme naît bon mais est perverti par la société.
L’occasion de passer au champ politique.
Le Reporter sablais: Etes-vous marqué politiquement ?
Mandryka: « Non, je n’ai pas de position politique. J’ai bien eu ma carte du PC mais très peu de temps car je me suis rendu compte que eux aussi essayaient de manipuler les militants. La politique actuellement, c’est un leurre, ils suivent exactement la même politique. La droite est dure, et la gauche vous fait juste un peu moins mal !  »
Le Reporter sablais: « Peut-on croire encore en un monde meilleur? »
Mandryka: « Non! D’abord, nous sommes tous des esclaves. Même le travail nous rend esclave. On ne peut pas aller plus loin que l’état démocratique, le communisme conduit à l’esclavage le plus dur. Tout être humain a des pulsions irrésistibles. Il ne rêve que de dominer l’autre, de le maltraiter et de le tuer! »
Et il précise :
Mandryka: « Cela est vrai des deux côtés, c’est un combat permanent pour savoir qui est le maître et qui sera le serviteur, qui fera l’homme et qui fera la femme. »

Le Reporter sablais: « Revenons à la BD, que pensez-vous de l’évolution de la BD et des artistes actuels? »
Mandryka: « Il y a de très bonnes BD dans l’ensemble de celles éditées. Il y a eu une évolution à l’époque du ministre de la Culture de Mitterrand ; celui-ci a estimé que la BD devait être considérée comme un art et les dessinateurs comme des auteurs. Mais cela n’a été qu’un argument marketing pour vendre aux classes moyennes en y insérant une sorte d’estampille « art » !
Mais ce n’est pas parce que vous marquez « art » que ça en devient ! Il n’y a pas eu des milliers de Rimbaud, il n’y en a eu qu’un.
Après le lancement de L’Echo des Savanes en 1972, ils se sont rendus compte que la BD se vendait bien et ils ont voulu en faire un produit. Je dirai que dans les parutions actuelles, il y a 90% de BD qui sont des produits estampillés culturels et 10% qui sont de très bonnes BD. »
Philippe Brossard-Lotz
Le Reporter sablais

Mandryka a reçu :
– le Prix Alfred de la communication à Angoulême en 1988 pour Pas de sida pour Miss Poireau (scénario de Claude Moliterni)
– le Grand Prix de la ville d’Angoulême (1994) pour son oeuvre
– le Prix du Patrimoine (2005).

Notes : « Le Concombre masqué » avec ses expressions savoureuses, « huile à pneu », « tarte à bretelles » et « bretzel liquide » , mais surtout en raison de son contenu mêlant humour, dérision et absurde, est souvent considéré comme un chef-d’oeuvre de la bande dessinée.
Comme Hara-Kiri et Charlie Mensuel, les prédécesseurs, L’Echo des Savanes aurait permis à la BD de « devenir adulte. »




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